Santorini – chapt 1

  1. L E  C O N S T A T

Parvis du Solstice de Théra

– 287 avant Jésus Christ

République Romaine – Caïs & Calliope

Le meltem, ce vent chaud du Nord, souffle à travers les colonnes du périptère et vient soulever l’aube de Calliope qui lui recouvre à présent le visage. Son corps de nymphe à la peau blanche laisse apparaître à Horace des courbes parfaites, une poitrine ferme bien ronde et un pubis rasé spécialement pour la cérémonie de la purification. Aucune femme ne doit dévoiler son anatomie en public avant la cérémonie sous peine d’être battue à mort. « Serait-ce un présage des dieux ? » s’interroge Calliope. Je ne suis pas inquiète, je suis une patricienne.

Théra, notre capitale de mille âmes est nichée au sommet de la colline Profitis Ilias à 369 mètres, point culminant de l’île. C’est une place imprenable, une ancienne base militaire de la dynastie Ptolémée, branche de Lagos. Depuis la mort récente de Ptolémée, les troupes sont retournées en Égypte et ne sont plus revenues. Moult plébéiens exhortent la plèbe à s’armer avant la prochaine révolution lunaire (un mois), date probable d’un débarquement des Égyptiens sur notre île, selon l’Oracle.

La République romaine nous dirige à présent. Aucun ennemi ne s’est aventuré par cette succession de lacets étroits menant à la plage de Kamari, encore moins par cet abrupt sentier au sud conduisant à celle de Perissa depuis plusieurs générations. « Ce serait du suicide », affirment nos anciens ! Nos gardes ont une vue panoramique sur la baie. Des centaines de jarres remplies d’huile disséminées en différents points stratégiques, une fois chauffées par un feu ardent, pourraient anéantir une armée.

« Le Gouverneur Quintus Fabius Maximus Gurges, ancien Consul de Rome, est le dépositaire de l’autorité sur notre île depuis une révolution solaire (un an), date à laquelle un détachement de romains a débarqué, à la suite du départ des Égyptiens. Quintus se conforme, quand cela lui semble favorable, aux us et coutumes de la civilisation cycladique. La diplomatie n’est pas son point fort. Il n’hésite pas à démembrer toute personne se permettant de le contrarier. Son insatiable appétit sexuel et ses penchants à l’occasion de soirées d’orgies sont de notoriété publique. La jeunesse souhaiterait qu’on l’émascule, au sens propre, comme au figuré, mais la plèbe redoute une riposte sanglante de l’oligarchie athénienne. La semaine dernière, une vingtaine de nos congénères ont été jetés à la mer, une fois éventrés », se remémore Calliope. Agenouillée aux côtés de plébéiens, elle ne peut chasser de son esprit les paroles entendues la veille à la cité interdite de Akrotiri :

« Les Lois hortensiennes promulguées à Athènes retirent au patriciat leur dernière arme contre la plèbe et mettent en place l’égalité républicaine. In fine, in situ aussi bien pour le peuple, dans la vie quotidienne de la Cité, que pour les candidats à la magistrature suprême ».

Calliope est une citoyenne patricienne dont la famille est issue de la nobilitas, la noblesse. Elle ne craint pas l’issue de la cérémonie du Solstice et ses rites de passage. Son appartenance à l’oligarchie la dispense de prouver sa virginité. Elle rejoindra dès la fin de la cérémonie le palais du gouverneur afin qu’un membre de sa caste lui soit proposé. Elle engendrera dans l’année une descendance comme il est d’usage depuis des décennies dans sa famille. Son mari lui procurera la sécurité financière et la protection due à son rang. C’est une jeune femme instruite. Son mètre soixante-douze lui permet d’affronter le regard des insulaires, majoritairement plus petits qu’elle. La révolte est aux portes de la ville. Les plébéiens ne supportent plus la répression du dernier gouverneur.

Pourtant, c’est un tout autre sujet, encore plus grave qui l’a empêchée de dormir cette nuit. Un ennemi aux pouvoirs inconnus est sur le point d’envahir son île natale par une « porte des dieux » découverte quelques heures auparavant à Akrotiri.Priam se tient à ses côtés. De taille plus modeste, ce jeune homme blond, de dix-sept ans est à peine plus jeune de quelques mois que sa petite amie. Habile aussi bien de ses mains qu’à l’épée, c’est un charmeur connu des jeunes filles plébéiennes comme lui. Priam est tout aussi troublé que sa bien-aimée par ce qu’ils ont vu la nuit précédente.

Flash-back J-1

Après avoir marché quelques kilomètres plus àl’ouest jusqu’à l’embranchement de Emporio, ils ont franchi les croisillons de bois, bravé l’interdiction et poursuivi vers la ville interdite de Akrotiri, au lieu de bifurquer vers Megalochori, plus au nord, l’autre ville garnison. Ils n’ont rencontré aucune patrouille en chemin. L’entrée de la ville n’était pas gardée, tout le monde semblait affairé. Un brouhaha grandissait au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient du premier bâtiment.

« La cité défendue n’a pas été détruite comme enseigné par les prêtres depuis leur prime enfance. Akrotiri est peuplée d’esclaves, de plébéiens mais aussi de patriciens déchus de leurs droits dont la mission est de repousser, au péril de leur vie, une armée d’occupation d’Amazones de Naxos venant, accrochez-vous, de l’an 2207, en quête de jeunes hommes virils pour repeupler leur temps. » C’est en tout cas ce qu’ils comprirent en substance d’un échange avec un vieillard édenté tenant à peine sur une béquille de fortune et accoudé devant la porte d’un bâtiment en pierres noircies par le temps. Au-dessus de l’embrasure, Calliope reconnut la lettre majuscule « A » (alpha) badigeonnée à la boue par un quidam. L’unijambiste ne semblait guère apeuré par les vociférations provenant de l’intérieur.

En entrant dans la bâtisse à un étage sans fenêtres, nos jeunes aventuriers s’arrêtèrent à chaque cri strident ou geignement dérangeant, n’osant imaginer ce qu’il se passait plus avant. Les marques de sandales confirmaient qu’il y avait un fort passage. La poussière du sol s’élevant dans les airs irritait les narines de nos jouvenceaux. De fraîches éclaboussures de sang maculaient les murs. Calliope sortit sa dague et progressa à pas lents en se couvrant le nez. Elle manqua une marche, perdit l’équilibre et se rattrapa de justesse à une frêle poutrelle qui céda à son tour. Priam saisit Calliope par l’épaule, la repoussa d’un geste viril vers le mur et prit la tête de la progression.

Le couloir du premier semblait interminable. Un gaz irritant opacifiait l’air. On devinait à peine les pièces de vie, les chambres à coucher, se dit Priam en découvrant à même le sol des paillasses et des objets usuels de cuisine. Des gens en armes couraient de porte en porte, progressant vers le fond de la bâtisse jusqu’à ce halo par lequel disparaissaient des gens en arme, poussés et encouragés par des gardes dont les tuniques ressemblaient à des tabliers de chevillards souillés de sang. Soudain, une femme portant un corset d’un matériau inconnu, traversa ce « halo réfléchissant » menant à un autre temps en brandissant des armes dont le faisceau luminescent rouge traversait l’épaisse brume et endormait tous ceux qu’il touchait. C’était irréel pour nos deux jeunes qui n’avaient jamais vu pareille technologie.

À découvert, Priam fit signe à Calliope de rebrousser chemin. Elle ne se fit pas prier. Dans l’escalier, elle croisa un homme qu’elle reconnut en la personne du Praefectus Horace, le responsable militaire du palais. Il la saisit un instant par le poignet, la fixa puis la relâcha. Son regard apparut à Calliope à la fois interrogatif et paternaliste. Calliope et Priam rejoignirent leurs habitations familiales respectives, sans parler, échangeant à peine un signe de la main une fois arrivé à destination.

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