COMPLOT A L’ELYSEE – CHAPT 1

  1. LE RÉVEIL – MAX

La terrible nouvelle m’assomme. Ces mots résonnent dans ma tête comme dans l’un de ces épouvantables feuilletons de série B que je déteste tant : « je suis amnésique ! ». Mais depuis quand ? Est-ce passager ou irréversible ? Une foultitude de questions me vient à l’esprit auxquelles il va falloir que l’on me réponde.

« Mon Dieu, quelle épreuve vais-je encore traverser ? ». Je suis donc croyant ? Qui sont ces personnes derrière la vitre qui me sourient, m’observent d’une manière qui me déplaît ou s’agitent à la limite de s’écharper. La première rencontre me fait peur. Et si je ne reconnais personne, même pas ma femme ou ma mère ?

Le médecin-chef sorti quelques instants pour me laisser digérer l’information pénètre dans cette chambre de l’Hôpital Maritime Vancauwenberghe de Zuydcoote où j’ai été admis la veille. Cette fois c’est pour me prévenir que ma femme vient d’arriver et qu’une psychologue souhaite me parler. Quelques instants passent, une belle blonde avec un dossier copieux sous le bras pénètre dans la pièce, je l’observe sans parler, elle en fait autant, à tel point qu’une gêne s’installe. La quarantaine passée, les cheveux courts au carré, les yeux bleus, les deux (Ah, je ne suis pas dépourvu d’humour), dans une tenue stricte avec des lunettes, elle est plus grande que moi. Ça, c’est pas ma femme, c’est clair, c’est ma sœur ou ma secrétaire, c’est la psy… mais ce n’est pas ma femme ! La porte s’ouvre à nouveau, c’est une brunette souriante aux cheveux longs tressés, la trentaine à peine, j’aime bien ses fossettes, plutôt sportive à première vue à en juger la brassière et le jogging moulant un corps bien fait.  Ça, c’est ma femme !

Le toubib semble rassuré, il me fait un clin d’œil avant de s’éloigner. Elles échangent un regard suivi d’un hochement de tête puis la brune s’approche de moi et vient me saisir la main comme pour me réconforter. Je dois réagir positivement et ne pas jouer au con, je suis amnésique mais pas aveugle, je sais reconnaître celle qui me convient, les battements de mon cœur se sont accélérés, c’est un signe, les infos viendront bien le temps voulu. Je lui saisis la tête et l’embrasse copieusement quelques secondes avant qu’elle ne se débatte et me repousse :

— Monsieur, je suis flattée mais jamais on ne m’avait embrassée pour une première consultation ! dit-elle dans un sourire, faussement gênée.

God ! C’est la psy !

— Ho, je suis désolé… enfin pas tant que ça en fait…

La jeune femme sourit et tourne la tête vers la fenêtre qui donne sur l’extérieur comme pour me dire subtilement « n’en rajoute pas mon gars ! ». Je reprends mon calme. La blonde s’avance à son tour. Un rayon de soleil vient illuminer son visage rougissant.

— Vous… tu es ma femme alors ? Comment-t- appelles-tu ? Tu es très belle et…

— Marie… je m’appelle Marie et nous vivons ensemble depuis dix ans mais nous ne sommes pas mariés et.. (baissant la tête et inspirant fortement elle poursuit sur un ton récité).. nous n’avons pas d’enfants. Tu es informaticien à la Préfecture de Lille, tu as eu un accident de chasse, Max. Le docteur dit qu’il faudra un peu de temps avant que tu te souviennes de tout et… je t’aime !

Ces mots me touchent, tout autant que le ton posé, hésitant. Je suis surpris de sa retenue, de son manque de démonstration d’affection à mon égard. Quand on a un accident, enfin dans les films, on essaye d’embrasser l’autre ! Je ressens une forte douleur dans la jambe gauche mais rien dans l’autre, j’ai une suée. « Suis-je encore entier ? ». Cette pensée d’une possible amputation me retourne, j’ai une poussée de tension, le monitoring auquel je suis encore relié se met à réagir et affiche un diagramme qui s’affole. La psy sort et crie distinctement : « tachycardie sinusale, extrasystole ici, vite ! ». Au fur et à mesure que je tousse je ressens comme un poignard dans le cœur et je me mets à avoir le hoquet. C’est encore plus douloureux. Marie ne bouge presque pas et communique du regard avec une autre personne située de l’autre côté de la vitre, je ferme les yeux et me laisse tomber en arrière sur le coussin de mon lit d’hôpital en fermant les yeux.

* * *

Deux semaines se sont écoulées, je suis enfin de retour à la maison. Tout en marchant sur cette plage de sable fin, je contemple ce cordon dunaire encore vierge de toute construction qui sépare la France de la Belgique. Nous sommes à Bray-Dunes, la ville la plus au nord de la France, là où s’est déroulé « La bataille de Dunkerque » en juin 1940 remis en haut de l’affiche grâce au controversé film de Nolan « Dunkirk » ; à un kilomètre de la ville voisine, Zuydcoote, devenue célèbre par le film d’Henri Verneuil avec Jean Paul Belmondo en 1964. Les dunes de Malo-les-bains chantées par Alain Souchon dans « le baiser » ont partiellement disparu, remplacées par des bâtiments blancs flirtant avec le rivage que l’on nomme « Le Grand Pavois » où j’ai vécu il y a quelques années. Des bribes de mon passé surgissent de temps à autre de façon inopinée, ou plutôt des sensations, mais rarement des noms.

C’est marée basse à présent,  un duo de pêcheurs à la crevette reconnaissable de loin à leur ciré jaune s’approche de moi, m’interpelle pour me montrer le fruit de leur pêche. Apparemment ils m’auraient reconnu, pas moi. L’un d’eux pose son filet qu’il tenait sur une épaule et me tend une poignée de crevettes grises qui déborde de la hotte de son compère, gratuitement, comme ça. Un peintre local nommé Bruno immortalise l’instant tout en mangeant avec sa femme Catherine des croquettes de crevettes de sa composition. Des stigmates de la Seconde Guerre mondiale sont encore apparents. Des blockhaus couchés, d’autres affleurant nous rappellent qu’ici se trouvait un fort presque englouti, lieu de batailles féroces et cachant peut-être encore des matériels et des sépultures de l’époque. Je suis bien sur les lieux de mon enfance, les embruns me sont familiers, tout cela fait partie de mon univers.

Soudain, je suis pris de migraines, de douleurs lancinantes comparables à une noix de coco que l’on presse dans un étau. En regardant ces blockhaus j’ai des flashs, des visions de courtes durées de groupes de personnes en armes et d’exécutions. Je me dis que je ne suis pas encore guéri, que mon esprit divague et me renvoie des scènes militaires d’un film sur la région, c’est compréhensible, le cerveau est une machine complexe. Mon esprit me joue encore des tours, j’en suis convaincu. Je décide de me rendre dans ce supermarché proche de la plage et de l’église du Sacré-Cœur.

Il y a quelques années il y a eu cette terrible période et ces presque cent mille morts imputés à la pandémie « COVID 19 ». À présent, nous avons le vaccin. Curieusement, le taux annuel de mortalité de la COVID aurait régressé de cinquante pourcents alors que celui de la grippe aurait doublé depuis. Dans 50 ans nous aurons plus de recul pour savoir exactement ce qu’il s’est passé grâce à des chiffres réajustés.

En pénétrant dans la moyenne surface j’ai comme un sentiment de déjà-vu. La caissière me sourit, un petit gars avec un tablier rouge fait de la remise en rayon dans l’entrée, un groupe de trois hommes habillé de redingotes noires feuillette des revues automobiles dans l’allée située face aux caisses, l’un d’eux en tient une à l’envers, étrange.  À l’extérieur des véhicules tout-terrain aux vitres teintées ont attiré mon attention sans pour cela me stopper dans ma progression. Il n’y a pas grand monde, juste quelques clients avec des caddies à l’heure de l’apéritif. À mesure que je me rapproche de la rangée parapharmacie, opposée à celle des journaux, je ne me sens pas franchement détendu et me surprends à rechercher quelque chose dans mon dos, comme un vieux réflexe. Mes mouvements se font plus lents, davantage dans l’observation, je tends l’oreille et scrute les abords comme si j’attendais quelqu’un, quelconque événement.

Ma main heurte une rangée de déodorants qui se renverse sur le sol, l’un des individus est surpris, se retourne vers moi, son long manteau s’ouvre et je pense apercevoir un semi-automatique Glock 17. Ses compères me lancent un regard patibulaire. Mon sang ne fait qu’un tour, je me jette sur le leader et lui assène un coup de boule, il tombe à la renverse. Je saisis son arme à la ceinture et écrase la crosse sur le nez du second, balance un coup de pied circulaire dans les parties du dernier adversaire. Le leader s’est à présent relevé et m’attrape par le cou. Je manque d’air, je vais m’évanouir, il m’oblige à me mettre à genoux. Un réflexe me donne la force de me dégager et de le faire basculer vers l’avant. Mes jambes ont entouré son abdomen, il sort alors un poignard Ontario, je comprends que je vais morfler mais n’explique pas mes connaissances en armes. J’attrape sa tête et lui inflige une torsion en croisant les mains de droite à gauche, j’entends craquer les os de son cou.

Des clients pourtant choqués viennent à mon aide et maintiennent les deux hommes au sol, le stagiaire a fait tomber ses boîtes, il s’est réfugié dans un coin et se tient en position fœtale en tremblant. La vendeuse appuie sur le bouton d’urgence de sa caisse et les gendarmes qui patrouillaient dans la ville surgissent en moins deux minutes, armes au poing. Je ferme toujours les yeux, j’entends lointainement la voix des gendarmes me sommant de relâcher la dépouille mais mes mains n’obéissent pas, des gouttes de sueur perlent de mon front et mon souffle devient court. J’entends des bruits de détonation, vois des scènes de guérillas urbaines, des visages de personnalités politiques, la ville de Lille et de Dunkerque. Je ne sais toujours pas combien de temps s’est écoulé depuis mon entrée, J’aperçois ma femme en compagnie de l’adjudant-chef Martin commandant la brigade du poste situé à quelques centaines de mètres de là face à l’office de tourisme. Lui, je le reconnais. Je n’ai pas tout entendu, mais il m’a semblé que Marie lui donnait des ordres et qu’il a esquissé un salut avorté lorsque j’ai repris mes esprits. Tout cela ne me parait pas du tout dans la logique des choses. Je prends conscience que ce job d’informaticien serait peut-être une couverture et que je ne suis peut-être pas celui que tout monde connaît.  

 Fin du chapitre I

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